Le conflit israélo-palestinien s’invite dans les visites touristiques

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Une ville, deux discours. Hébron a vu passer en deux jours deux groupes pour une visite de la ville radicalement différente. Henriette Q., guide palestinienne, et Noam Arnon, figure emblématique de la colonie juive d’Hébron (Cisjordanie, sud), présentent chacun une vision diamétralement opposée de la ville. Irréconciliables, leurs discours font figure de joute à distance, prenant à témoin leur auditoire. Reportage sur les traces de leurs visites très engagées.

Lundi 4 mai, Henriette Q. guide un groupe de touristes belges, venus « autant pour visiter les lieux saints de la vie de Jésus que pour connaître la situation politique de la Palestine », explique Wart Ceyssans, organisateur du voyage et membre de la Confédération belge des Syndicats Chrétiens, dont sont également membres les 13 autres touristes du groupe.

La visite d’Hébron commence en fait à Jérusalem, par les locaux de l’ONG israélienne B’tselem. Le chercheur Ofir Feuerstein y dresse le panorama d’une « ville fantôme », cartes, photos, et films à l’appui. « Il n’y a qu’un kilomètre carré de colonie dans la ville, c’est tout », explique-t-il, ajoutant que « c’est dans les années 1980 qu’elles furent construites ». Mais « les colons contrôlent l’essentiel du centre-ville », démontre-t-il, sur une carte projetée sur le mur, détaillant les restrictions de circulation en fonction des rues qui frappent les Palestiniens.

Mardi 5 mai, Noam Arnon expose à un petit groupe de journalistes une analyse radicalement différente. Sur la colline de Kiryat Arba, la colonie israélienne surplombant la ville d’Hébron, il s’insurge. « Voilà le ghetto d’Hébron, les Juifs ne peuvent pas s’y développer librement, tandis que les Arabes en ont parfaitement le droit », déclare-t-il. Les Arabes sont selon lui une « communauté libre, épanouie, en plein essor ». Passant devant un poste de contrôle séparant la zone sous contrôle palestinien de la zone sous contrôle israélien, il s’en prend à l’asymétrie de traitement entre Arabes et Juifs. « Eux peuvent rentrer sans problème, tandis que je ne peux pas aller de leur côté », explique-t-il.

« Chaque habitant palestinien d’Hébron a le droit de passer d’une zone à l’autre », reconnaît Ofir, « mais cependant quelquefois l’armée restreint la liberté de passage des Palestiniens qui ne résident pas dans la zone sous contrôle israélienne », tempère-t-il.

Ofir Feuerstein décrit également le fonctionnement de « la politique de séparation orchestrée par les autorités israéliennes », dénonçant les « pressions poussant à déporter les Palestiniens », et montrant les nombreux magasins palestiniens à l’abandon dans la zone sous contrôle israélien, « sans  recevoir de compensation », précise-t-il. « A l’exception des commerces fermés par l’armée elle-même, aucun commerce n’a, autant que l’on sache, reçu d’indemnisation pour avoir été forcé de fermer à cause des difficultés de circulation », ajoute-t-il, soulignant que « les Palestiniens se sont tenus à leur politique consistant à refuser toute indemnisation, de sorte qu’ils ne reconnaissent pas l’annexion de leurs propriétés ».

Noam Arnon soutient lui qu’au moment de la fermeture de la rue, les commerçants ont reçu une compensation. « Et puis on parle des magasins des Arabes qui sont fermés, mais qui parle des maisons que les Juifs n’ont pas le droit d’habiter à nouveau, laissées à l’abandon ? », se scandalise-t-il, devant les habitations éventrées évacuées en 2006, dans la zone sous contrôle israélien.

Le centre-ville, entre ces maisons en ruines et ces commerces abandonnés, donne une étrange impression de ville fantôme.

Couvre-feu, restrictions de circulation, mais aussi « agressions violentes de la part de colons contre des Palestiniens » participent selon Ofir Feuerstein de cette désertion du centre-ville de la part des Arabes. Un film amateur est alors projeté, dans lequel on voit une femme et des enfants de la colonie injurier et humilier des Palestiniens sur le pas de leur porte, puis agresser un petit garçon, un militaire empêchant toute interposition de la mère du garçon.

Noam Arnon n’évoque guère que « la mauvaise réputation dont souffre Hébron », jusqu’à ce qu’une question le pousse à reconnaître cette délicate question. « Ces agressions, je les condamne, je ne tiens pas à les justifier », explique-t-il. « Mais je tiens à préciser que ces actes ne correspondent pas à la politique officielle de notre communauté, que ce ne sont pas les figures majeures de notre communauté qui y sont impliquées, et que ces actes sont le plus souvent le fait de gens qui ne vivent pas ici, que nous n’avons pas de contrôle sur eux », a-t-il mis en garde.

Arrivés à Hébron, le groupe de touristes belges se rend dans une maison palestinienne, « qui a été brûlée par les Juifs durant l’Intifada », assure Henriette Q. Sur le toit, un touriste demande si le cimetière en vue est le cimetière juif. « Non, les Juifs n’ont pas de cimetière, de toute façon ils ne sont là que depuis l’Intifada », répond Henriette.

Noam Arnon fait passer quant à lui ses visiteurs devant l’un des deux cimetières juifs de la ville, « remis en état après avoir été rasé par les Arabes ». « Certaines tombes ont environ cent ans, mais on ne peut jamais être sûr car elles sont souvent exemptes d’indications », explique-t-il. Historien, Noam Arnon explique que le peuplement juif d’Hébron remonte au XVIe siècle avec l’arrivée des Juifs séfarades, et multiplie les références au passé juif d’Hébron, remontant parfois jusqu’en l’an 3700 avant JC, lors de la création présumée de la ville.

La visite au tombeau des Patriarches est l’occasion pour Henriette de rappeler à ses visiteurs le massacre de 1994, lorsque le terroriste juif orthodoxe Baruch Goldstein y a tué « presque 50 » musulmans (39 selon Israël, 52 selon les autorités palestiniennes) priants dans la mosquée. « Les Juifs ont dit qu’il était fou… Quand c’est un Juif qui fait ça on dit qu’il est fou, quand c’est un Arabe on dit que c’est un terroriste ! », s’insurge-t-elle.

L’évènement de 1994 n’est pas mentionné par la visite de Noam Arnon ; celui-ci ne rejette cependant pas le terme de fanatique pour Baruch Goldstein. « Cela [ce massacre] a eu effectivement un impact sérieux, mais cela ne doit pas être une raison pour restreindre les droits des Juifs à Hébron », répond-il.

Sa visite passe en revanche par la mairie de Kiryat Arba, où le maire Malachi Levinger confirme le message répété à souhait par N. Arnon. « Nous souffrons d’un manque de soutien, parce que les gens du gouvernement ne comprennent pas qu’à Hébron se trouvent les racines du peuple juif, et à cause d’une pression constante de la part de l’Amérique et de l’Europe », plaide Malachi Levinger. « Ce qu’on veut, c’est une Hébron ouverte, pour tous », martèle Noam Arnon.

Henriette entraîne quant à elle ses touristes vers un autre discours, dans le village proche de Wadi Fouqim. « Les colons [de la colline toute proche] cassent les plantes, détruisent les fruits, mais ici les gens n’ont pas de fusil pour se protéger », déplore-t-elle.

In fine, les parcours des deux visites se sont tourné le dos, le seul tombeau des Patriarches ayant figuré sur l’itinéraire des deux groupes. Deux réalités, deux vérités coexistent sans cohabiter, pour les habitants comme pour les visiteurs.

Antony Drugeon, le 6 mai 2009

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