Vous êtes perdu, entre les termes numérique responsable, numérique éthique, numérique libre ou émancipateur, voire numérique acceptable ? Ce n’est pas très grave.
Si vous savez déjà que le numérique peut corriger certaines de ses imperfections, une partie du chemin est faite.
La réaction d’une amie m’avait laissé pantois quand j’avais dit travailler sur le numérique responsable : « Ah je savais même pas que ça existait ! ».
Bonne surprise…
Dès lors, quelle ne fut pas ma surprise, alors que j’échangeais récemment avec une responsable travaillant pour le service achats d’un département, et par ailleurs animatrice de la fresque des achats publics.
Avec elle du moins, j’ai vu que le numérique responsable a la cote ! « Écoconception », « RGESN », « sobriété numérique », « durabilité des équipements », « collecte des DEEE »… cela fait plaisir d’entendre les pistes d’action pour réduire l’empreinte environnementale du numérique si familiers dans la bouche des décideurs publics.
… et petit bémol
Les autres volets du numérique responsable sont en revanche apparus comme les parents pauvres de cette acculturation. Mais… et privilégier le logiciel libre / s’émanciper des services américains ? « Hors cadre », et ce notamment car pas environnemental, m’a-t-on alors répondu.
L’accessibilité numérique ? Pourtant obligatoire pour les sites publics et délégataires de mission de service public / d’intérêt général et les grosses entreprises, au sens du handicap, elle gagnerait à s’élargir pour inclure les problématiques de fracture numérique (faute d’équipement, ou par manque de compétences voire illectronisme). Sans parler d’un droit… à ne pas être connecté.
Et on pourrait parler des effets délétères des algorithmes des réseaux sociaux commerciaux en termes de fake news (désinformation), de manipulation électorale, sur la santé physique et mentale (des jeunes mais pas seulement), et pourquoi pas aussi du manque de diversité dans le secteur du numérique, qui depuis un problème réel de recrutement diversifié déborde en des biais algorithmiques.
Un seul de ces visuels communiquant sur le numérique responsable comporte une référence à un enjeu autre que l’environnement. Saurez-vous le retrouver ? 🙂
Le numérique responsable, ce n’est pas que de l’écologie !
L’institut du numérique responsable (INR), association loi 1901 qui se définit de son côté comme un think tank sur le numérique responsable, a établi une charte du numérique responsable, et un label (à deux niveaux), pour amener des structures – publiques et privées – sur le chemin d’une transition numérique guidée par 5 axes :
- l’environnement (s’engager à optimiser les outils numériques pour limiter leurs impacts et consommation) ;
- l’éthique (s’engager pour des pratiques numériques éthiques et responsables) ;
- l’accessibilité (s’engager à développer des services numériques accessibles à toutes et tous, inclusifs et durables) ;
- la résilience (s’engager vers un numérique responsable, indispensable pour assurer la résilience des organisations ;
- les valeurs (s’engager à favoriser l’émergence de nouveaux comportements et valeurs).
De fait, dans les Moocs de l’INR on trouve bien aussi les aspects « sociaux, économiques, géopolitiques » et les « solutions concrètes du numérique », citant notamment les communs numériques, dont Linux. A côté de ce Mooc et de cette charte, on retrouve en effet à côté du label Numérique responsable un référentiel qui a été élaboré par l’INR avec le ministère de la Transition écologique, l’ADEME et le WWF, dont on sent qu’il est effectivement plus développé sur l’axe environnemental, mais sans oublier non plus tout à fait l’accessibilité, l’open source, et la responsabilité dans la collecte des données personnelles
La priorité donnée à l’environnemental reste visible, mais il y a tout de même de quoi mettre un pied dans la porte pour les autres enjeux sociétaux du numérique.
C’est plus qu’un pied dans la porte qu’y met de son côté le Green IT, collectif d’experts du sujet qui définit le numérique responsable comme « l’ensemble des technologies de l’information et de la communication dont l’empreinte économique, écologique, sociale et sociétale a été volontairement réduite et / ou qui aident l’humanité à atteindre les objectifs du développement durable », qui souligne que la démarche du NR « ne se limite pas à la réduction des impacts environnementaux mais qu’elle s’intéresse aussi à la performance sociale et économique ».
Même chose enfin du côté d’EcoInfo CNRS, qui de son côté se propose de « réduire les impacts environnementaux et sociétaux négatifs des technologies du numérique ».
C’est toute l’approche développée du côté de l’association Latitudes qui défend quant à elle un numérique responsable en le faisant reposer sur 5 « portes d’entrée » mises à égalité :
- une tech citoyenne et non prédatrice ;
- l’accessibilité ;
- la diversité ;
- la préservation de la santé mentale et physique des personnes ;
- et la sobriété, bien sûr (l’impact environnemental donc).
En y ajoutant même la possibilité d’un numérique engagé (lorsque l’outil technologique peut s’avérer utile à la réalisation d’un bien commun, d’un objectif de développement durable – ODD).
Je recommande la participation à l’atelier de Latitudes intitulé Bataille de la tech (pour les adultes) ou Future of tech (pour les ados) afin de mieux saisir ces différents axes ! (et d’ailleurs, je peux animer la bataille de la tech).
Voilà qui pourrait donner un cadre pour le numérique responsable… Et pourtant, du côté de Metacartes, projet porté par la SCOP Ozon, on édite les 60 cartes du Numérique éthique, outil d’animation que j’affectionne particulièrement.
Pour ma part, gravitant dans la mouvance libriste, j’étais historiquement plus habitué au terme de numérique émancipateur…
Alors, numérique responsable ? Éthique ? Émancipateur ? Ou acceptable, tel que défendu par Louis Derrac ? J’ai découvert cette autre proposition lors du webinaire très intéressant qu’il a animé le 3 juin dernier, avec Latitudes et Metacartes justement (ainsi que l’INRIA, éditeur du jeu Phone Impact).
Pour essayer de m’y retrouver, j’ai donc examiné les définitions des dictionnaires de référence : l’académie française et le Littré.
Numérique responsable ?
Commençons par le terme responsable, qui a tendance à s’imposer.
Le dictionnaire de l’Académie française considère responsable celui qui « répond de ses actes, les assume et en supporte les conséquences ». Par extension, rajoutent les académiciens, une personne responsable « n’agit pas à la légère, sans avoir réfléchi aux conséquences possibles de ses actes ».
Cette définition a un double mérite : poser la question du quoi (les effets des décisions) et du qui (reddition des comptes à quelqu’un). Le responsable, c’est celui qui répond, non pas par courtoisie à une question ouverte, mais qui se justifie sur ses actes.
Ses choix peuvent même lui coûter justement sa place de responsable : quand un Premier ministre se soumet à un vote de confiance du parlement, dans un régime parlementaire, on dit qu’il engage la responsabilité du gouvernement. Un vote défavorable vaut démission et donc perte de la qualité de responsable. Être responsable devant les représentants du peuple, pour le chef du gouvernement dans ce type de régime, c’est tirer son pouvoir même de ces représentants du peuple.
« Répondre » (de ses actes), est d’ailleurs présent dans le sens du mot anglais respond, si proche du français répondre, puisqu’en découlent les adjectifs responsible (digne de confiance) et responsable (en charge d’une chose, ou qui agit avec sagesse) et le nom responsable (le dirigeant).
Chose admirable, on trouve le même sens en arabe. Le responsable, « mass’oul » (مسؤول), c’est le participe passé du verbe « sa’ala » سأل (poser une question). Le dirigeant est donc là encore le « demandé » : celui à qui on demande des comptes.
Le Littré donne quant à lui une définition ramassée mais intéressante du mot responsable : « Qui répond, qui est garant de quelque chose ou de quelqu’un. Être responsable envers quelqu’un. ».
Cela rappelle que rendre des comptes suppose :
- d’être actif (répondre est un acte) ;
- garantir quelque chose ou quelqu’un : la responsabilité ne s’entend que par rapport à des objectifs – un programme électoral, une grille de KPIs, un référentiel, un objet social… ) ;
- la responsabilité est vis-à-vis de quelqu’un (les députés, le peuple, des actionnaires, le bien commun… ça reste encore à préciser, mais il y a nécessairement un destinataire !).
Ce principe de responsabilité permet donc d’intégrer toutes les conséquences du numérique, et pas seulement celles d’ordre environnemental. Comme les 5 axes du numérique responsable chez Latitudes.
Dans le numérique responsable, il faudra entendre le principe de reddition des comptes :
- comme portant sur les conséquences concrètes de ce numérique ;
- comme s’adressant logiquement aux destinataires impactés par ces mêmes conséquences : les usagers des services numériques certes, mais plus largement les citoyens de l’espace civique / démocratique (perturbé par le numérique), et aussi les habitants de la planète. En gros… tout le monde.
Numérique émancipateur ?
S’émancipe celui qui « s’affranchit d’une tutelle ou d’une servitude », l’émancipation permettant de se libérer « d’une contrainte », explique l’Académie (étymologiquement, la contrainte de l’esclavage).
Dans le cas du numérique, on pense immédiatement aux verrous qui encadrent l’utilisation des logiciels propriétaires ou privateurs, par opposition aux logiciels libres ou juste open source.
Mais si on parle de servitudes ou de contraintes, ne peut-on aussi imaginer de s’émanciper plus largement :
- des Gafam et autres entreprises technologiques avides de nos données personnelles, menaçantes pour nos droits individuels (travailleurs précaires de la livraison à vélo, contraints par des algorithmes), la démocratie (le scandale Cambridge Analytica et ses suites très contraignantes pour l’expression démocratique) – c’est la suite logique de l’engagement libriste ;
- de la contrainte subie par les personnes en situation de fracture numérique, aggravée par l’injonction à la connexion de la part de services publics numérisés à la hussarde ;
- des contraintes que sont les biais (algorithmiques et de gouvernance) qui découlent de la bro culture (que je traduirais par « culture de mecs »)dans la Silicon valley, du point de vue des femmes et des personnes racisées ?
- la captologie qui pousse de nombreux utilisateurs à un usage massif et contraignant pour leur santé et leur esprit des écrans ?
- des nuisances causées par les data centers, les mines de terres rares, les décharges de déchets électroniques ? De la contrainte que représente le manque d’eau, d’énergie, de biodiversité, de bonne santé, qui en découle ?
On retrouve ici, exprimées cette fois en tant que contraintes concrètes, les enjeux éthiques de la Bataille de la tech de Latitudes présentés plus haut.
Le numérique, s’il se dit responsable ou émancipateur, ne peut que rejeter ces contraintes. Je vois pour ma part une parfaite synonymie entre les deux termes.
Entré dans le sujet par la porte du logiciel libre, je dois avouer avoir une petite préférence parfaitement subjective pour le terme émancipateur, mais force est de constater que le numérique responsable est mieux placé pour s’imposer, et comme on l’a vu le terme est assez vaste pour contenir toute l’ambition d’un numérique qui donne du pouvoir d’agir sans nous asservir.
De ce point de vue, les lecteurs d’Ivan Illich auront sans doute en tête un autre terme : convivial. Ce mot prend sous la plume du penseur un sens très particulier, qui tourne le dos à l’exigence de productivité des sociétés post-industrielles, et qui accepte le principe de finitude des ressources. La technologie conviviale :
- ne doit pas dégrader l’autonomie personnelle en se rendant indispensable ;
- ne suscite ni esclave, ni maître ;
- élargit le rayon d’action personnel.
Mais je crois que plaider pour un numérique convivial risque d’être compliqué : le terme risque d’être compris dans les ESN et tout l’écosystème comme un simple mot flatteur pour l’ergonomie d’un énième service numérique privateur, avide de monétisation de nos données personnelles, biaisé et rempli de dark patterns, sans être le moins du monde interopérable ni contournable… D’ailleurs cette signification purement ergonomique est déjà employée.
Par respect pour le travail d’Illich, laissons ce mot aux militants de la low tech, qui sauront en faire un usage bien plus digne !
Numérique éthique ?
« Qui a rapport aux conduites humaines et aux valeurs qui les fondent. Les valeurs éthiques. Les préceptes, les jugements éthiques », nous dit l’Académie française sur le mot éthique, quand le Littré renvoie vers le terme « morale ». Si c’est très vague, cela permet de faire du numérique éthique un numérique qui se plie à des exigences, qui se limite dans ce qu’il peut faire, au nom de valeurs.
Pas de principe de reddition des comptes ici. Mais libre à nous de pousser pour des valeurs tels que le respect des êtres humains, de leurs droits, de leurs rythmes psychiques, la coopération plutôt que la compétition, le partage de la connaissance, l’inclusion de tous, etc. Ainsi on pourra donner de la consistance au terme de numérique éthique.
Et quid du numérique acceptable ?
Enfin, est acceptable ce « qui peut être accepté », expliquent sobrement l’Académie française et le Littré. Accepter, précise l’Académie, c’est consentir, que ce soit avec faveur ou résignation, sans plus.
Il n’y a pas ici de principe de reddition des comptes, ni de conséquences des actes ni de destinataire de l’acceptation.
« Acceptable » pose immédiatement une question : par qui, selon quels critères ? Or, chacun aura sa définition de ce qui peut être accepté, selon sa grille personnelle.
Pour certains, il sera donc « acceptable » de visionner une série en 4K dans le métro, grâce à son forfait données mobiles illimitées 5G, à l’aide d’une application au code propriétaire édité par une entreprise à but lucratif et connue pour standardiser l’offre culturelle, série qui lui a été suggérée par l’agent conversationnel d’une IA…
Pour peu que le référentiel de l’individu pris en compte privilégie son confort d’utilisateur sur toute autre considération, l’acceptable peut faire fi de l’environnement, de la décentralisation de la tech, du droit d’auteur et du soutien à la création culturelle, par exemple.
Quelque soit le terme utilisé, la question soulevée derrière est bien celle des critères, c’est-à dire du référentiel qui sous-tend ce numérique.
Mais Louis Derrac cherche à définir ce numérique acceptable, avec un travail intéressant qui consiste en un référentiel du numérique acceptable que je vous invite à découvrir – et à enrichir puisque la démarche est ouverte aux contributions et retours d’expérience en tout genre.
Mettre les deux pieds dans la porte du numérique responsable
Il reste du travail pour que le numérique responsable soit bien compris par tous les acteurs comme n’étant pas uniquement environnemental. En fait, on ne part pas de zéro : le Schéma de promotion des achats socialement et écologiquement responsables (Spaser) de mon département évoque tout de même le fait de « maîtriser la structure des coûts, lutter contre les offres anormalement basses et les pratiques anti-concurrentielles » (moi j’y vois une belle opportunité de justifier une transition de Windows vers GNU/Linux !) ou encore de « Développer le recours au secteur de l’ESS » (par exemple… en hébergeant certains services numériques auprès d’associations labellisées CHATONS). Il faut absolument s’engouffrer dans la brèche pour défendre ces aspects extra-environnementaux du numérique responsable. Et plus largement assurer le plaidoyer de l’ensemble des questions éthiques que le numérique pose.
Sinon le risque est que le numérique responsable ne finisse vidé de ses ambitions, réduit à des bonnes pratiques d’écoconception avec un digital cleanup day de toute l’entreprise une fois par an. D’autant que l’avantage avec l’enjeu environnemental, c’est que c’est le plus simple à mesurer quantitativement. Idéal pour communiquer une mesure d’impact à célébrer. Mais bon courage pour quantifier le respect de la diversité de la société et de l’attention humaine !
Cela dit, bonne nouvelle : les sujets ne manquent pas pour dresser des passerelles entre l’environnemental et le social / politique. Par exemple, l’addiction aux écrans et ses effets psychosociaux est un sujet relativement fédérateur (relativement peu clivé politiquement), et une porte d’entrée de premier choix vers les travers des big techs américaines, réticentes à toute réglementation et expertes en captologie, comme en évasion fiscale… on le voit, tous les sujets du numérique responsable ne font qu’un.
Sans oublier que la dénumérisation reste la première des actions pour s’épargner tous ces travers.
Alors tâchons de le répéter et de faire monter toutes les façettes du numérique responsable, pour que la définition institutionnelle de celui-ci les englobe bien !
Crédit : "Ada from "Ada & Zangemann"" by David Revoy, based on "Ada & Zangemann" written by Matthias Kirschner and illustrated by Sandra Brandstätter − CC-BY-SA 4.0
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