La double peine des mères célibataires

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Plus de 5000 mères célibataires vivent dans les rues de Casablanca avec leurs bébés. C’est l’Institution Nationale de Solidarité Avec les Femmes en détresse (Insaf) qui en a fait l’écho récemment. Un chiffre alarmant et certainement sous-évalué sachant qu’il est extrêmement difficile d’établir des statistiques fiables sur un phénomène encore tabou. Pourtant, il est là. Visible à chaque coin de rue. Pour Aïcha Chenna, présidente de l’association Solidarité féminine, « la rue c’est là qu’atterrissent automatiquement les filles enceintes quand le père manque à l’appel ». Du moins le temps de trouver un asile, chez une amie ou une cousine, avant de se retrouver chez un placeur de bonnes. D’autres se donnent la mort ou abandonnent leurs bébés. « Quand on les reçoit, on a devant nous des femmes brisées qui n’ont plus de respect pour leur corps. Elles se perçoivent comme des hacharates, des insectes » ajoute Aïcha Chenna.

Mosquées, gare routières…

Ce n’est pas Fatema, la mère du petit Anas, qui risque de la contredire. Après avoir été violée par son cousin, elle quitte la maison parentale à Sidi Hajjaj près de Settat et rallie Casablanca. « Il fallait que je parte quelque part où personne ne me reconnaîtrait » se souvient-elle encore. La jeune fille qui n’avait pas encore 20 ans survivait grâce à la mendicité. Elle passait la nuit dans un endroit désert à Bouskoura, « afin de ne pas être la cible d’un chemkar ». En tout et pour tout, six mois dans la rue avant le jour de l’accouchement. A l’hôpital, d’autres mères vont lui parler des associations d’aide pour mères célibataires. Aujourd’hui, forte d’une petite formation chez Solidarité féminine, Fatema est cuisinière dans un grand restaurant de la place. Sa famille ignore toutefois l’existence du petit Anas, aujourd’hui âgé de 8 ans. « Ils vont définitivement me rejeter si je leur raconte cette histoire. Je veux tout simplement m’occuper de mon enfant. Et surtout ne plus avoir d’homme dans ma vie » lâche-t-elle convaincue.

D’autres mère célibataires n’ont pas eu la chance de Fatema. A la gare routière de Ouled Ziane, où tout le Maroc converge, comme à proximité des hôpitaux et des mosquées, on remarque l’existence de petits groupes de femmes et d’enfants. Des dizaines de mères célibataires ont élu domicile à Ouled Ziane. « Nous avons travaillé en collaboration avec le Samu sur ces cas. Cette communauté est principalement formé de mendiantes, mais on retrouve aussi des ouvrières et des prostituées », explique Saïda Bajjou, assistante sociale à Insaf. « Elles ne s’éternisent pas à la gare routière. Quand une jeune fille peut se trouver une adresse chez une copine ou chez quelqu’un de la famille, elle n’hésite pas à quitter les lieux. A Ouled Ziane, on assiste à une double tragédie : des mères sans foyers et des enfants de la rue. Puis il y a le danger imminent d’être victime de viol, parfois collectif », ajoute une autre assistante d’Insaf. L’ONG qui existe depuis 1999 leur assure l’hébergement mais aussi les suivis médicaux et psychologiques, l’accompagnement juridique et une insertion familiale ou professionnelle.

L’honneur des Marocains

Selon une étude réalisée par l’association, l’année dernière, sur un échantillon d’un peu moins de 500 mères célibataires, 81% n’ont pas atteint le niveau secondaire, et 42% sont analphabètes. Par ailleurs, ces femmes, souvent, sont encore de jeunes filles : 9% ont entre 14 et 18 ans, 55% ont de 19 à 26 ans, seules 36% ayant plus de 27 ans. Jeunes et peu instruites, ces femmes sont des femmes de ménage, ou bien plutôt des « petites bonnes » pour 27% d’entre elles selon cette même étude, les ouvrières représentant 24% des effectifs ; le reste étant composé de chômeuses (27%), de situations diverses (14%) et de prostituées (8%). « Les petites bonnes ne savent même pas si l’abus sexuel fait partie ou pas de leur travail » explique Saïda Bajjou. La même situation se retrouvant avec les ouvrières dans les usines textiles des quartiers industriels de Casablanca. Aïcha Chenna rajoute que « toutes les petites bonnes ne sont pas violées, même si c’est très répandu. Elles sont surtout très jeunes, naïves, manquent d’affection, et sont d’autant plus sensibles aux mots d’amour du premier garçon venu leur promettre le mariage ».

Car si le viol est une réalité bien connue, l’essentiel des cas de mères célibataires, selon une enquête réalisée en 2002 par SOS villages d’enfants dans la wilaya du grand Casablanca (sur un large échantillon de 5040 mères célibataires) est constitué de promesses de mariages non tenues (75%). Un constat qui renvoie à la schizophrénie de la société marocaine : « Le problème de la virginité est central. Il y a vraiment une hypocrisie sur cette question au Maroc ». L’honneur de la famille étant considéré comme atteint, de nombreuses filles fuient celle-ci quand elles ne parviennent plus à dissimuler leur ventre rond. Un déchirement supplémentaire, que la famille entérine parfois sans peine : ainsi Nour, 19 ans, a-t-elle tremblé en entendant sa mère au téléphone proclamer qu’elle considérait sa fille comme « morte » au premier contact de réinsertion que l’association Insaf a entrepris avec sa famille.

La naissance de l’enfant est à ce point problématique pour ces femmes qu’elles le nomment spontanément « lmouchkil » (le problème), rapporte Aïcha Chenna. Paradoxalement, les inconnus sont les plus accueillants : Saïda Bejjou assure que « les mères célibataires ne sont jamais seules dans la rue, il y a une véritable solidarité parmi les gens de la rue, les voisins. On ne rejette pas une mère célibataire… tant que ce n’est pas sa propre fille ! » La solidarité des anonymes et des associations joue ici un rôle si crucial qu’on cherche l’engagement de l’Etat sur cette question. Les subventions étatiques rentrent dans le financement de ces associations, mais il n’existe pas encore de centres d’accueil proprement publics. Du moins pas encore, rassure Nouzha Skalli, ministre du Développement social, de la Famille et de la Solidarité : « Le ministère travaille à la création de 16 centres d’accueil et d’hébergement, et soutient des associations d’aide aux mères célibataires ». Saïda Bejjou ne se fait pas d’illusion, sur ce sujet sensible : « L’Etat devrait au moins nous faciliter les procédures administratives et juridiques pour l’établissement de l’état civil au lieu de nous mettre des bâtons dans les roues ».

L’une des revendications majeure des associations de soutien aux mères célibataires est notamment l’obligation des analyses ADN pour les hommes suspectés d’être le père de l’enfant, de façon à lutter contre le phénomène des enfants nés sous X. Aujourd’hui, ces tests ne sont ordonnés que dans le cas de viol ou de fiançailles. Et surtout briser le tabou des cours d’éducation sexuelle à l’école, et sans doute aussi par des campagnes de communication audiovisuelle pour toucher les filles déscolarisées. Car pour le moment, les seuls enseignements dispensés sont les cours très théoriques (et très pudiques) de sciences naturelles. Un constat partagé par Nouzha Skalli : « La plupart des mères célibataires ne sont pas assez informées en matière de contraception. Il nous faudra briser les tabous et généraliser ces enseignements même dès l’école primaire. Mais le risque que les moralisateurs crient au loup est réel, alors il faut mieux ne pas faire trop de publicité autour de tout cela. » La révolution des mentalités avance sur la pointe des pieds.

Antony Drugeon et Hicham Houdaïfa, LE JOURNAL HEBDOMADAIRE, le 13 septembre 2008

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