Aïd ou réveillon, le dilemme des débits d’alcool

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La loi sera plus souple cette année, sans doute du fait d’un calendrier particulier, qui fait coïncider aïd et réveillon du nouvel an.

Mohamed, 56 ans, ne décolère pas, au comptoir d’un bar de Casablanca : « C’est n’importe quoi« , dit-il, la main agrippant solidement sa bière. Assumant pleinement sa « marginalité », il ne comprend pas pourquoi la loi est si dure avec les habitués de ce bar tranquille, où de nombreux hommes, tous quinquagénaires, viennent se retrouver devant un match de football. Il parle de la fermeture des débits d’alcool à l’approche de l’aïd, bien sûr. Visiblement tous clients réguliers, les autres clients occupent les lieux en donnant l’impression d’être chez eux. Le ton monte facilement, les gestes se font larges pour accompagner la parole, habituellement plus policée, au travail ou au foyer. L’ambiance est bonne enfant, mais le gérant a accroché un écriteau sur un mur flanqué d’un avertissement ferme :  » Le crédit est mort, assassiné par les mauvais payeurs« .

S’il a peur de l’interdiction d’ouvrir durant les cinq jours entourant l’aïd ? Il répond en riant. « Chaque année c’est pareil ! Les clients viennent avant la fermeture, et je les retrouve aussitôt à la réouverture ! « . Il s’apprête donc, philosophe, à s’offrir un petit congé. Mais cette année, l’aïd coïncide avec le nouvel an. Une festivité qui de toute façon ne le concernait pas, dans son petit bar sans prétention, fréquenté seulement par des travailleurs modestes et des retraités venus tuer le temps. Mohamed, lui, est bien organisé pour passer au mieux cette phase délicate : « Comme on ne sait jamais précisément les dates de fermeture, je fais toujours mes provisions bien à l’avance, au supermarché » avoue-t-il. Et justement les supermarchés s’attendent à faire davantage de ventes dans les jours précédent la fermeture, comme l’atteste la fréquentation plus élevée des rayons alcool à cette période.

Le son de cloche est différent à La Bodega, bar festif du cœur de Casablanca. Là, la jeunesse dorée de la capitale économique a l’habitude de venir danser dans une ambiance purement espagnole, des tapas à la sangria. Et sans surprise, la suppression pure et simple de la soirée du nouvel an, ça ne réjouit pas le gérant. Celui-ci fait la grise mine à la seule évocation de la question. « Le manque à gagner est important » lance-t-il sobrement. Sont concernés bien sûr tous les autres bars dansants et les discothèques, ainsi que les restaurants.

En revanche, la loi ne s’applique pas de la même manière au sein des hôtels. En contactant plusieurs hôtels haut de gamme, la réponse donnée est sensiblement la même : l’alcool est servi, mais, du fait de cette période exceptionnelle, uniquement aux non-musulmans. Et, en fonction des établissements, la carte d’identité peut être demandée. L’étrangeté est donc que la loi censée s’appliquer toute l’année n’est donc respectée que durant les fameux cinq jours de l’année. Le degré de religiosité varie donc en fonction de la solvabilité de la clientèle. Une hypothèse confirmée auprès des hôtels de grand luxe, de quatre à cinq étoiles : là la réponse est qu’il n’y a aucun problème pour servir de l’alcool à des musulmans. Pour les bourses les plus fortunées, l’interdiction de consommer de l’alcool passera donc inaperçue.

D’ailleurs certaines agences de voyage ont compris qu’il y avait un filon à exploiter : les offres de séjours de courte durée à Malaga ou Algeciras se multiplient, à l’attention de ceux qui sont bien résolus à arroser le début de l’année 2007, mais que le cadre guindé (et le prix) des restaurants de luxe effraie. L’imagination des fêtards ne connaît donc pas de frontières.

Antony Drugeon, LIBERATION, le 18 décembre 2006

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