Dans la rue, l’art revivifié

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Que le spectacle aille aux spectateurs, et non l’inverse : tel est le principe du festival Awaln’art

Celui-ci s’est tenu à Marrakech et ses environs pendant dix jours, du 24 juin au 3 juillet. Les localités de Tamesloht, Aït Ourir, Tahanaoute et Aghmat en particulier furent durant ces quelques jours les hôtes singuliers de ce festival tout aussi singulier. Théâtre, spectacles de marionnettes, chants, musique, danse, acrobaties, contes auront ainsi animé l’espace public sous l’œil surpris et intrigué des anonymes, voyant leurs rues et places devenir des lieux de spectacles.

Un festival atypique donc, qui investit les lieux les plus reculés pour affronter des publics loin d’être avertis. Toute une démarche pour la compagnie italienne Artificio 23, dont la chorégraphe Michela Lucenti explique : «Nous souhaitons expérimenter l’association de la danse et de l’acrobatie, et pour cela nous avons besoin de nous confronter au public partout, et pas forcément dans les grands théâtres d’Europe ; nous nous représentons également dans des lieux difficiles comme les prisons, les hôpitaux, les asiles» Et le village reculé de Tamesloht. «Une première» avoue-t-elle, rajoutant «qu’ici, les gens sont purs, ce n’est pas comme avec les publics guindés de Paris ou d’Avignon». Le festival donne en outre sa chance à des artistes encore peu connus. A relever le spectacle Koulouskout ou applaudis, à la croisée du théâtre et de l’acrobatie, de la compagnie française Cabas. Un spectacle écrit et interprété par deux Franco-Marocaines, Sophia Perez et Nedjma Benchaïb, cette dernière étant également algérienne, sur le thème de la double identité. Alternant prises de paroles, acrobaties et danse, ces jeunes artistes issues de l’Ecole Nationale des Arts du Cirque en France dressent un portrait tout en sensibilité des interrogations qui peuvent traverser des jeunes maghrébines en France : faut-il mentir à ses grands parents quand on mange du porc, fume des cigarettes ? comment être proche de sa famille avec la barrière de la langue et un autre rapport aux mœurs / à la religion ? Si l’on est pas vraiment des Arabes, ni des Françaises, qui sommes-nous ?

Pyramide humaine, lors du festival Awaln'art. Photo : Antony Drugeon (CC)

Cette deuxième édition du festival Awaln’art a également confirmé l’hommage rendu à l’Afrique, avec la présence de pas moins de quatre troupes africaines, comme un moyen de souligner l’africanité du Maroc. Les rythmes des percussions africaines, et notamment les tam-tams des Sénégalais de Africa Djembé ont su toucher le public peu habitué à ces sonorités lointaines, tandis que les danseuses rivalisaient entre elles de défis de danse extatique, presque mystique. Les Maliens de la compagnie Sogolon ont su quant à eux avec leur spectacle La calebasse d’or emporter leur public dans une rêverie où les animaux de la jungle et les danseuses donnent toute leur magie à la musique et aux décors traditionnels.

Réhabiliter la halqa

Car le spectacle dans l’espace public est sans doute ce qui rapproche le plus les traditions marocaines et subsahariennes : la halqa (cercle) qui se forme autour du conteur sur la place publique n’a t-elle pas valu à la place Jemaâ El Fna de Marrakech d’être classée patrimoine oral et immatériel de l’humanité ?

La disparition progressive des conteurs récemment décriée est d’ailleurs l’une des raisons d’être du festival : Khalid Tamer, directeur artistique du festival, déplore en effet cette disparition. La faute à la télévision ? «Non, la responsabilité n’est pas celle de la télévision, les gens ont besoin d’un festival comme ça, le Maroc en a besoin, le problème c’est tout simplement qu’il n’y a plus de transmission de ces savoirs faire et de ces arts-là» argumente Khalid Tamer, qui veut profiter du festival pour monter un centre de formation pour ces arts populaires.

Le conte populaire, figure majeure de l’art de rue, était défendu par sept étudiants de l’ISADAC (Institut Supérieur d’Art Dramatique et d’Animation Culturelle) de Rabat présentant le spectacle Joha notre contemporain. Sanae Bahaj, 22 ans, a ainsi réactualisé les contes de Joha en écrivant sept petits récits permettant aux personnages de l’ouléma Nasr Eddine Hodja d’aborder des problématiques telles que l’égalité homme / femme ou le conflit des générations, chaque étudiant racontant l’un de ces récits, interpellant le public à la recherche de Joha et suscitant sans peine l’hilarité générale, donnant ainsi tout son sens à l’esprit de l’art de rue.

Photo : Antony Drugeon (CC)
Comédien masqué, festival Awaln'art. Photo : Antony Drugeon (CC)

Sans doute on regrettera que la programmation aie fait la part belle aux troupes étrangères, africaines ou européennes, d’où quelquefois une frustration du public face à la barrière de la langue. Mais Khalid Tamer l’assure : «pour la prochaine édition on essaiera d’inviter plus d’artistes marocains».

En revanche, le choix de la confrontation directe avec le public dans l’espace urbain, qui fait l’identité même de ce festival, est appelé à se pérenniser. Ce qui permettra au festival de devenir un rendez-vous tout en générosité et spontanéité sur l’agenda culturel, aux côtés des grosses machines que sont les festivals grand public.

Antony Drugeon, LE JOURNAL HEBDOMADAIRE, 5 juillet 2008


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