L’ultime offensive pakistanaise contre les talibans

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L’offensive menée par le Pakistan contre les talibans a des airs de baroud d’honneur, à l’issue de plusieurs années de lutte parfois tendue. L’échec de l’accord entre les étudiants en religion et le gouvernement d’Islamabad de février dernier met le Pakistan devant l’obligation d’éliminer les talibans, mais la population affiche ouvertement son hostilité à voir le Pakistan faire la « guerre contre le terrorisme » si chère aux Etats-Unis.

Alors que les combats font rage au Pakistan entre les talibans et les forces gouvernementales dans la vallée du Swat (nord-ouest du pays, frontalière de l’Afghanistan), une manifestation a agité dimanche la capitale Islamabad, afin de dénoncer ces opérations militaires.

Plusieurs centaines de partisans du Jamât-e-Islami, parti islamiste d’opposition ont ainsi défilé alors qu’au même moment des combats de rue pour la maîtrise de la ville de Mingora, principale ville de la vallée du Swat, opposaient l’armée pakistanaise aux talibans.

Les banderoles des manifestants dénonçaient le rôle de main armée des Etats-Unis joué par le Pakistan dans la « guerre contre le terrorisme ». Le Pakistan est particulièrement actif dans la traque des talibans depuis le 11 septembre 2001 et le renforcement des pressions américaines sur le régime en ce sens.

La lassitude de la population, voire sa sympathie pour les islamistes talibans, est une donnée avec laquelle le gouvernement doit composer. En février dernier, le Pakistan avait noué un accord de paix avec les talibans, maîtres de fait du Swat depuis déjà deux ans, s’attirant les critiques fermes de Washington.

L’accord, qui accordait aux talibans une forte autonomie dans le Swat, leur permettant d’y appliquer la charî’a (loi islamique), est rapidement tombé en désuétude. Les talibans ont étendu leur influence aux régions voisines, interprétant le texte comme n’étant pas seulement restreint au Swat. A la mi-avril, ils ont conquis le district de Buner, au sud du Swat, puis les régions proches de Lower Dir et de Shangla.

Le gouvernement pakistanais a donc lancé son offensive le 26 avril. « Le gouvernement était obligé de réagir », estime Talat Masoud, général pakistanais à la retraite, ajoutant « les autorités donnaient l’impression d’être dépassées […]. Les Américains ont commencé à exprimer leur crainte de voir la bombe atomique pakistanaise tomber entre les mains des extrémistes ».

L’offensive est volontiers présentée comme décisive par les autorités elles-mêmes. Jeudi dernier, le Premier ministre pakistanais Youssouf Raza Gilani s’est adressé aux Pakistanais en direct sur les chaînes nationales de télévision. Le ton grave, le visage fermé, il a accusé les talibans de vouloir « soumettre le Pakistan » et d’avoir enfreint l’accord de paix en ayant « poursuivi la lutte armée ».

Les 15.000 hommes de l’armée s’est donné lundi 25 mai « de sept à dix jours » pour reprendre l’intégralité de la ville de Mingora, dans laquelle elle est entrée samedi. D’ores et déjà, la ville est presque désertée de ces 300.000 habitants, après plusieurs semaines de présence talibane. Les bombardements pakistanais sont présentés par l’état-major comme ciblant les talibans, mais les témoignages de rescapés font état de civils tués, certains d’entre eux étant utilisés comme boucliers humains par les talibans.

Les témoignages qui filtrent des zones de combats sont exploités par l’opposition islamiste. Qazi Hussein Ahmed, le dirigeant de Jamât-e-Islami, dénonce une offensive pakistanaise dirigée contre « le peuple innocent de Malakand (partie du Swat) » : « Ils ont ciblé la population en bombardant depuis les airs et utilisent l’artillerie », a-t-il ainsi déclaré.

L’armée annonce avoir tué 1.100 talibans, tandis que les insurgés sont estimés à environ 5.000 combattants. L’ONU déplore de son côté 2,4 millions de réfugiés, soit 700.000 de plus en l’espace de trois jours. La crise humanitaire qui accompagne le conflit complexifie encore la donne pour les autorités pakistanaises, déjà aux prises avec le terrorisme des islamistes dans le reste du territoire.

Ce dimanche, un attentat suicide à la voiture piégée visant un barrage des forces de sécurité a tué dix personnes, dans la région de Peshawar, à 150 km d’Islamabad.

Antony Drugeon, le 25 mai 2009

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