Au Maroc, 11 morts dans un concert « trop » populaire

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11 personnes ont trouvé dimanche la mort dans une bousculade lors d’un concert à Rabat (Maroc). Le festival Mawazine, vitrine de la vie culturelle marocaine, soutenu à bouts de bras par le Palais royal, se retrouve embarrassé. Un début de polémique rappelle le grand écart entre les concerts réservés au « Maroc d’en haut » et ceux des milieux modestes. Ces derniers, victimes de la bousculade dans un stade bondé, paient le prix d’une insuffisante éducation aux spectacles. Une donnée que les autorités avaient oublié, derrière le prestige d’une programmation culturelle particulièrement ambitieuse.

Le concert avait déjà été déplacé, vers un stade aux plus grandes capacités d’accueil. Cela n’a pas empêché la foule, à l’issue du concert, de se ruer dans des passages trop étroits pour le flot humain. Cinq hommes, quatre femmes et deux mineurs sont morts piétinés contre des grilles. Le bilan, de 11 morts et 40 blessés, n’endeuille pas seulement la capitale marocaine.

C’est désormais la politique culturelle du royaume chérifien qui est interpellée, notamment parmi la presse indépendante. « Ce problème va au-delà de la question de l’organisation », soutient une source journalistique marocaine, contactée par Guysen.

Le stade abritait un concert de Abdelaziz Stati, un chanteur apprécié parmi les milieux populaires. « Ces gens ne voient jamais de spectacles de l’année, alors ils se ruent sur tout ce qui se présente, puis partent brusquement lorsque c’est terminé », explique cette source, qui déplore l’écart entre les « bourgeois » et le peuple, qui n’a « pas été éduqué à voir des spectacles ».

La consommation de drogues est par ailleurs largement répandue parmi ce genre de publics. « Une bonne partie du public est droguée aux ‘qarqoubi’ (psychotrope très répandu dans les quartiers populaires au Maroc, ndlr) ou à la colle », ajoute cette même source.

Le désastre de ce festival contraste en revanche avec son ambitieuse dimension politique. Vaste machine au service de son directeur, Mounir El Majidi, proche conseiller du roi Mohamed VI, depuis maintenant huit ans, le festival Mawazine ne fait pas dans la demi-mesure. Une pléthore de stars sont invitées chaque année, l’édition 2009 ayant entre autres reçu Alicia Keys, Ennio Morricone, Kylie Minogue, et Stevie Wonder.

Une relative concurrence existe au Maroc entre les festivals officiels, promus par les autorités, et d’autres plus indépendants, à la programmation parfois moins politiquement correcte. La politisation de ce drame, survenu dans le très officiel festival Mawazine, était dès lors inévitable.

« Il s’agit d’un festival très particulier, voulu par le roi ; de fait les autorités sont impliquées », confirme Aïda Semlali, journaliste dans le magazine d’information indépendant Le Journal Hebdomadaire, contactée par Guysen.

Une conférence de presse sur l’accident forte de nombreux officiels a été l’occasion pour les autorités de prévenir les critiques, en rejetant la faute au public lui-même.

La portée politique de l’accident est ainsi minimisée par la presse officielle, notamment par Le Matin, journal du Palais royal. « Le problème n’avait aucun lien ni avec l’organisation, ni ne relevait du dispositif de sécurité mis en place à l’occasion. En fait, il s’agit, estime-t-on, du comportement d’une partie du public qui a emprunté un passage interdit », a ainsi écrit le quotidien.

L’argumentation officielle, en anticipant toute critique, les a peut-être motivés. « Tout le monde a été choqué de voir les autorités ne reconnaître pas la moindre responsabilité dans ce qui s’est passé », déclare Aïda Semlali, ajoutant « pour eux ce n’est que la faute du public ».

Au-delà du fait divers, l’accident de Rabat dresse un portrait sombre du Maroc. Un portrait dominé par le poids des inégalités sociales et l’omniprésence de la monarchie.

Antony Drugeon, le 26 mai 2009

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