Meurtre en famille à l’hôpital

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Personnel de l'hôpital Ar-Razi rendant hommage à Abdallâh Fajri. Photo : Hôpital Ar-Razi.
Emotion parmi le personnel de l’hôpital psychiatrique Ar-razi de Salé. Photo : Hôpital Ar-Razi de Salé

Le meurtre sauvage d’un infirmier à l’hôpital psychiatrique Ar-Razi de Salé interpelle les milieux hospitaliers.

Le surveillant de l’hôpital psychiatrique Ar-Razi de Salé parle la voix chargée d’émotion : «C’est un drame, on le connaissait parfaitement, ça faisait 34 ans qu’il travaillait là» déplore-t-il, brassard noir au bras. Abdallâh Fajri, 54 ans a en effet été tué dans la nuit du samedi 12 au dimanche 13 juillet. Cet infirmier a reçu des coups mortels de la part d’un malade. Les agressions ne sont pourtant pas un fait exceptionnel dans un hôpital psychiatrique comme celui-ci : «tous les jours on fait face à des agressions et des insultes» rappelle Jallal Tawfiq, directeur de l’établissement.

Samedi 12 juillet, vers 23h, arrive au service des urgences de l’hôpital Ar-Razi un homme agité, qui pourrait avoir été sous l’emprise de narcotiques, accompagné de sa mère et de trois hommes dont deux étaient ses frères. Seuls quatre membres du personnel sont alors présents dans le bâtiment. Une femme médecin administre un calmant au malade, qui s’apaise. C’est alors que la famille, d’après les premiers éléments de l’enquête, proteste contre l’absence de lit pour une hospitalisation immédiate, insultant et menaçant le personnel. Le ton monte tellement que le malade s’excite et commence à saccager le bureau et à frapper le personnel. Pire, la famille ferme la porte de l’établissement, empêchant tout renfort de porter secours aux quatre employés sur place – la médecin, l’infirmier, un agent technique et un agent de sécurité. L’infirmier s’interpose entre le malade et la doctoresse, et reçoit plusieurs coups. Ils s’avéreront mortels, Abdallâh Fajri décédant vers minuit, vraisemblablement d’une hémorragie cérébrale. Après avoir pris la fuite, le malade et sa famille reviennent sur les lieux et se rendent à la police.

Moins d’une semaine après le drame, le personnel de l’hôpital reste particulièrement choqué par le drame. «Vous êtes journaliste… vous êtes venus pour… ce qui c’est passé ?» demandent le regard grave les infirmiers et surveillants. A l’évocation de cet événement, les visages se ferment, mais se font plein de sollicitude. «Il faut que ça se sache» dit calmement une infirmière. Car derrière ce fait divers, c’est tout l’hôpital qui montre ses failles. A tel point que Nadira Barkallil, présidente de l’association Al Balsam (association de proches de personnes en souffrance psychique) se déclare «malheureusement pas du tout surprise par ce drame». Car l’hôpital psychiatrique est l’éternel parent pauvre du système de santé publique national, dénonce-t-elle.

Manque de moyens ?

Une fois encore, cette affaire pose la question des effectifs de sécurité d’une part et de personnels soignants d’autre part, en nombre insuffisant ce soir-là. Mais c’est aussi la saturation des hôpitaux qui est pointée du doigt par ce fait divers : «Nous n’avons que 176 lits opérationnels pour couvrir les deux régions administratives de Rabat-Salé-Zemmour-Zaërs et de Kénitra, avec un déficit de 22 infirmiers pour assurer ne serait-ce qu’un fonctionnement minimum de l’hôpital» déplore M. Tawfiq, appelant toutefois à éviter toute récupération syndicale de drame.

Car précisément l’affaire prend une résonance syndicale. La coordination syndicale CDT, FDT, UMT, UGTM, UNTM a appelé jeudi 17 juillet l’ensemble des personnels hospitaliers du pays à organiser un sit-in d’une heure, « pour protester contre le meurtre d’Abdallâh Fajri ». Pour Moustafa Chanaoui, médecin membre du Syndicat National de la Santé Publique, affilié à la CDT, il s’agit de «protester sur l’absence de sécurité,

Antony Drugeon

d’attirer l’attention des décideurs sur ces questions pour qu’ils y répondent, et de manifester notre émotion, notre solidarité».

Du côté du ministère de la Santé, on refuse de relier le drame du samedi 12 juillet aux maux de la Santé publique : «ce fait divers engage avant tout la responsabilité de ses auteurs ; le plan national de santé mentale est global, réfléchi, intégré, il n’y a pas lieu de le relier à ce fait divers» martèle M. El Makaoui, secrétaire général du ministère de la Santé.

Toutefois, la ministre de la Santé Yasmina Baddou a pris soin de déminer le terrain. En rendant visite au personnel et à la famille de la victime dès le lendemain du drame. Sur place, des agents de sécurité supplémentaires ont été dépêchés, et un policier chargé de garder l’entrée. Reste à espérer que les mesures d’urgence et l’émotion se pérenniseront en véritable effort de remise à niveau des hôpitaux publics.

Antony Drugeon, LE JOURNAL HEBDOMADAIRE, 26 juillet 2008

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